Ssssurprise ! Un serpent s’invite au jardin

Dans un de nos articles, nous revenons sur le vocabulaire couramment utilisé au jardin : ravageurs, adventices, nuisibles. Des mots qui traduisent souvent notre difficulté à accepter certaines formes de vie lorsqu’elles ne correspondent pas à nos attentes. Les serpents s’inscrivent pleinement dans cette logique : peu visibles, mal connus, ils suscitent des réactions immédiates de crainte ou de rejet lorsqu’ils apparaissent entre les massifs, sur un muret de pierres, un tas de bois ou au détour d’une haie. Les questions qui surgissent sont presque toujours les mêmes : est-il dangereux ? faut-il l’éloigner ? Or, ces réactions reposent rarement sur une connaissance précise des espèces ou de leur rôle écologique dans le jardin.

Couleuvre verte et jaune - Gllawn / Wikimedia Commons

Petits secrets des serpents

Les serpents sont des reptiles souvent mal compris, mais présents sur l’ensemble du territoire français. On dénombre 13 espèces natives, dont seulement 4 espèces de vipères, ce qui relativise largement la perception du danger qui leur est souvent associée. Animaux à sang froid, leur activité dépend étroitement des conditions météorologiques : ils sortent de leur hibernation au printemps pour se nourrir et se reproduire, puis adaptent leurs déplacements au fil des saisons, recherchant en été des zones plus fraîches ou humides. Leur alimentation se compose principalement de rongeurs, lézards, oiseaux, amphibiens, ou même insectes, faisant des serpents des acteurs discrets mais essentiels de l’équilibre écologique, y compris dans les jardins.

Timides par nature, les serpents passent la majorité de leur temps à se cacher, à l’abri de la végétation, des pierres ou des anfractuosités du sol. Leur mode de vie repose sur l’économie d’énergie : longues phases d’immobilité, déplacements limités et digestion lente, fortement dépendante de la température extérieure. Cette discrétion explique qu’ils soient souvent perçus comme rares, alors qu’ils sont simplement peu visibles. Lorsqu’un serpent est observé dans un jardin, il s’agit le plus souvent d’un passage ponctuel, lié à la recherche de nourriture ou d’un abri favorable, et non d’une installation durable. Pourtant, cette apparition suffit parfois à déclencher des réactions de crainte ou de rejet, révélant le décalage entre la réalité biologique de ces animaux et l’image que nous en avons collectivement.

Dans le jardin avec Florian : regard d’expert sur les serpents

Pour mieux comprendre la réalité des serpents au jardin, nous avons choisi de donner la parole à Florian Laurence, herpétologue de terrain et doctorant au Conservatoire d’Espaces Naturels d’Occitanie et au Centre d’Etudes Biologiques de Chizé du CNRS. Depuis deux ans, il a lancé le programme SOS Serpent dans le département du Gard à titre bénévole, pour répondre aux sollicitations du public et favoriser une cohabitation plus sereine entre les humains et les serpents.

Pourquoi le serpent inquiète avant même d’être identifié ?

Depuis la création du programme, Florian Laurence reçoit des appels de personnes ayant rencontré un serpent dans leur jardin ou parfois à l’intérieur de leur habitation. À travers ces échanges, un constat revient systématiquement : les réactions suscitées par ces rencontres se répartissent en deux grands profils. « Il y a deux cas de figure quand les gens appellent : soit un gros stress, soit de la curiosité », explique-t-il.

Dans les situations de stress, la peur s’impose souvent avant toute observation réelle de l’animal. Le serpent est immédiatement perçu comme dangereux, sans distinction d’espèce ni prise en compte de son comportement. Cette réaction est largement liée à une méconnaissance persistante des serpents. « La peur des serpents est liée à la méconnaissance des gens à leur égard et aux idées reçues véhiculées depuis de nombreuses générations », souligne Florian.

Manipulation d'une couleuvre à échelons par Florian Laurence, possible dans le cadre d'un suivi scientifique - R. Hersey

L’une des confusions les plus fréquentes concerne l’identification. « Dans 95 % des cas, serpent égale vipère pour les personnes qui appellent », observe-t-il. Cette assimilation automatique nourrit la crainte et empêche toute mise en perspective. Le serpent devient alors un symbole de danger, bien avant d’être considéré comme un animal vivant, discret, et généralement inoffensif.

Lorsque l’échange se prolonge et que certaines idées reçues sont déconstruites, le regard évolue rapidement. « La méconnaissance amène la peur. La sensibilisation entraîne la curiosité, et donc moins de peur », constate Florian. Beaucoup de personnes cherchent alors à comprendre ce qu’elles ont observé, posent des questions sur le mode de vie des serpents ou sur leur présence dans le jardin. Une transition qui montre à quel point la peur initiale repose davantage sur des représentations collectives que sur la réalité des situations rencontrées.

« J’aimerais que les gens arrêtent de croire que tous les serpents sont des vipères et constituent un grave danger. C’est archi-faux. »

Florian Laurence

Danger perçu, danger réel : remettre les faits au centre du discours

La peur des serpents est souvent liée à l’idée d’un danger immédiat. Pourtant, l’expérience de terrain montre un décalage important entre ce que l’on redoute et ce qui se produit réellement lors des rencontres. Sur les interventions menées par Florian Laurence dans le cadre de SOS Serpent, les situations à risque sont extrêmement rares. « Sur mes interventions, il n’y a jamais eu de danger réel », affirme-t-il.

Même dans les secteurs où des vipères sont présentes, les situations restent largement maîtrisables. « Pour mes collègues des Cévennes, avec des petites vipères, il n’y a pas de danger réel non plus. Quand il y a un doute, ils sont de toute manière équipés », précise-t-il. Le risque, souvent mis en avant dans les discours, ne correspond donc pas à la réalité observée sur le terrain.

Ce décalage s’explique en grande partie par le comportement des serpents eux-mêmes. Contrairement à une idée répandue, les serpents ne cherchent pas le contact avec l’humain. La morsure n’intervient que dans des circonstances bien précises. « La morsure, c’est un système de défense de dernier recours. Avant ça, il y a le souffle et surtout la fuite », explique Florian. Tant que le serpent dispose d’une possibilité de s’échapper et qu’il n’est pas manipulé ou acculé, le risque reste quasi nul.

Dans la grande majorité des cas, la rencontre se limite à une observation fugace. « Un serpent n’est pas dangereux tant qu’on le laisse tranquille », résume Florian.

Couleuvre de Montpellier cachée dans des herbes - Florian Laurence

Le visiteur discret d'un jardin vivant

Lorsqu’un serpent est observé dans un jardin, la réaction spontanée consiste souvent à y voir une intrusion. Pourtant, du point de vue écologique, cette présence n’a rien d’exceptionnel. Les serpents ne recherchent ni la proximité humaine ni les jardins en tant que tels : ils se déplacent simplement vers des lieux qui répondent à leurs besoins fondamentaux — se nourrir, se protéger et réguler leur température. Or, de nombreux jardins offrent aujourd’hui ces conditions.

« Un jardin naturel, avec des murets, des tas de bois, de la complexité, ça offre des cachettes et des proies pour les serpents », explique Florian. Les aménagements que l’on perçoit parfois comme secondaires — haies diversifiées, pierres, bois mort, zones laissées avec peu ou pas d’intervention humaine — constituent en réalité des refuges essentiels pour de nombreuses espèces. À cela s’ajoute la présence de proies comme les rongeurs, les lézards ou certains amphibiens, qui rendent ces espaces attractifs pour les serpents.

Couleuvre de Montpellier quasiment invisible dans un buisson de chêne kermès - Florian Laurence

Contrairement à une idée répandue, la présence d’un serpent dans un jardin ne signifie pas qu’il s’y installe durablement. Dans la grande majorité des cas, il s’agit d’un passage ponctuel, lié à un déplacement saisonnier, à la recherche d’un abri temporaire ou d’une ressource alimentaire. Comme le souligne Florian, ces animaux « ne font souvent que passer », et leur présence peut parfois se limiter à quelques heures ou quelques jours. Discrets par nature, les serpents passent l’essentiel de leur temps cachés et se déplacent relativement peu ; leur apparition soudaine est ainsi davantage liée à leur visibilité exceptionnelle qu’à une arrivée récente.

Pour Florian Laurence, cette présence est avant tout révélatrice du fonctionnement du lieu : « La présence d’un serpent indique surtout qu’il y a des ressources alimentaires et des abris. C’est un indicateur positif sur la qualité du jardin », souligne-t-il, rappelant que ces animaux ne se maintiennent que dans des milieux capables de répondre à leurs exigences écologiques. Elle traduit également la capacité du jardin à accueillir une diversité de formes de vie et à jouer un rôle dans les continuités écologiques locales.

Quand la rencontre A lieu

Les rencontres avec un serpent ne sont jamais totalement aléatoires. Elles suivent des rythmes saisonniers bien identifiés. « Au printemps, les serpents sortent de l’hibernation. En automne et en hiver, ils cherchent des zones chaudes pour passer la saison froide. Dans le sud, en été, ils recherchent des endroits plus frais et humides, ce qui peut parfois les amener à entrer dans les maisons », explique Florian. Comprendre ces cycles permet déjà de relativiser la situation : il s’agit le plus souvent d’un passage, pas d’une intrusion volontaire.

Lorsqu’un serpent est observé, la réponse adaptée repose avant tout sur le calme et l’observation. Laisser une issue, ne pas chercher à l’attraper, éviter toute action brusque. « Observer, localiser, s’éloigner pour ne pas déranger. Chez soi, il faut garder l’animal en visuel, ouvrir une porte ou une fenêtre, et appeler SOS Serpent ou une association pour demander conseil », résume Florian. Dans cette phase, son rôle est autant naturaliste que psychologique : apaiser la peur, expliquer, redonner des repères.

Que faire en cas de morsure

Même si les morsures sont extrêmement rares, il est utile de connaître les bons réflexes. Florian rappelle :

  • « Ne pas l’empêcher de s’enfuir, ne pas attraper, ne pas tuer, ne pas blesser, NE RIEN FAIRE QUI PUISSE STRESSER L'ANIMAL OU LUI NUIRE. »

  • « Si on est mordu, aspirer la plaie ou appliquer un garrot ne sert à rien. Il faut rester calme et aller à l’hôpital ; la plupart des solutions “miracle” empirent les choses. »

Tous les reptiles et amphibiens sont strictement protégés par la loi en France (articles L411-1 et suivants du Code de l’environnement). Florian précise : « La majorité des gens ne connaissent pas cette protection, donc on hésite pas à le rappeler de manière systématique. » Détruire, capturer ou perturber ces animaux est interdit, même dans un jardin privé.

C’est pourquoi, dans la majorité des cas, aucune intervention physique n’est nécessaire. « La plupart des situations ne nécessitent aucune intervention », rappelle-t-il. Sur une vingtaine de sollicitations, seules quelques-unes aboutissent à un déplacement. La priorité reste l’information et la désescalade, car un serpent laissé tranquille finit presque toujours par repartir de lui-même.

Lorsque le déplacement du serpent devient indispensable, il reste exceptionnel et strictement encadré. « Le déplacement se fait, en concertation avec l'Office Français de la Biodiversité qui délivre une autorisation spéciale, et à proximité du lieu où il a été capturé sauf dans certains cas très particuliers », précise Florian, afin de respecter à la fois la réglementation et les besoins de l’animal. Cette approche illustre l’esprit de SOS Serpent : intervenir le moins possible sur le vivant, mais accompagner systématiquement les personnes, pour transformer une rencontre anxiogène en expérience comprise et maîtrisée.

Agir à son échelle pour la conservation des serpents et de la biodiversité

Pour conclure, Florian évoque une question qui revient souvent chez les personnes qui appellent SOS Serpent : « Que peut-on faire, concrètement, à son échelle ? » Ce à quoi il répond :

« Les réponses sont multiples. On peut aménager son jardin en faveur de la biodiversité, s’engager bénévolement auprès d’associations de protection de la nature, ou contribuer aux sciences participatives. S’informer est aussi une étape clé, via des structures reconnues comme la Société herpétologique de France, les associations naturalistes locales ou des ouvrages et articles de vulgarisation scientifique. Autant de moyens simples de passer de la peur à la connaissance, et de la connaissance à l’action. »

Couleuvre d'esculape - Matej Schwarz / Wikimedia Commons

pour aller plus loin

Le texte de loi fixant la liste des espèces de reptiles et amphibiens protégées : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000043113964/2024-11-15 

Société Herpétologique de France : https://lashf.org/ 

Pour retrouver SOS Serpent prêt de chez vous : https://sosserpentstortuesgrenouilles.org/ , vous pouvez également chercher "SOS Serpent (N° de département)" dans votre moteur de recherche

SOS Serpent dans le Gard : https://cogard.org/sosserpent/

Un article de Pierre Nahmiaz
Mis à jour le 22/01/2026
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