Les Zoziaux – un jardin partagé entre ses propriétaires et la nature sauvage

Ils sont ceux qui font vivre la communauté des Jardins de Noé, des milliers qui à travers une parcelle urbaine, un pavillon en lotissement voire un bout de campagne offrent des espaces favorables à la biodiversité. Derrière les photos de massifs, de mares, de gîtes à insectes ou de nichoirs, il y a toujours des jardiniers, comme vous et nous, qui ont choisi, parfois à tâtons, de faire de leur jardin un lieu qui accueille le vivant. Caroline est l'une de ces personnes. Enseignante dans l'Oise, elle jardine depuis dix ans dans le lotissement où elle s'est installée avec sa famille. Nous sommes allés la rencontrer pour comprendre comment, au fil du temps et des choix, un jardin “ordinaire” devient un lieu extraordinaire pour le vivant.

Massif sud du jardin - Pierre Nahmiaz / Noé

La plaque est là, vissée juste au-dessus du portail : « Refuge LPO ». Petite, discrète, mais bien en évidence, comme une carte de visite posée à l'entrée. Le ciel hésite entre nuages et soleil, et c'est une des filles de Caroline qui m'ouvre le portail. Elle m'observe une seconde, curieuse, puis sa petite sœur surgit à son tour et les deux disparaissent en courant dans le jardin.

Le regard est immédiatement attiré vers deux grands arbres : un charme et un chêne qui forment un écrin autour de la maison. Entre eux, des balançoires. Plus loin le potager, des massifs mélangeant plantes cultivées et espèces sauvages. Le jardin est habité, et semble vivre selon les différents rythmes de ses occupants. 

À l'intérieur, Maxime m'offre un café. Dix ans qu'ils vivent ici, me dit-il. Les enfants accueillent Caroline au portail. Elle finit par nous rejoindre. Je lui tends le kit Jardins de Noé, aussitôt récupéré par les enfants et comprenant la plaque de portail qu’elle installera plus tard à l’entrée de son jardin. S'ensuit la visite du jardin qui donne le ton : Caroline parle de ses plantes, s’arrête sur de nombreux détails invisibles au premier coup d'œil.

commencer par l'état des lieux

Il y a dix ans, quand Caroline et sa famille s'installent, le jardin leur est pour ainsi dire étranger. « C'est un endroit un petit peu à l'abandon », dit-elle. Un terrain sableux, très drainant, dominé par de grands arbres. Le long de la propriété, une haie de thuyas. Dans le fond, des cyprès et un sapin de Noël plantés là par d'anciens occupants, qui cachaient toute une partie du jardin, « la moitié arrière, on ne la voyait pas ». Des lauriers-tins « qui faisaient vraiment trois mètres de large, qui avaient pris beaucoup d'ampleur, qui bouchaient vraiment des endroits ». Un jardin reçu, pas choisi, avec ses habitudes, ses excès, ses angles morts.

Les anciens propriétaires entretenaient un jardin “classique”. Mais avec le temps et l'âge, l'entretien s'est peu à peu espacé, jusqu'à ce que le jardin soit livré à lui-même pendant plusieurs années. Les pratiques de cette époque restent une variable inconnue. « Je ne sais pas quelles étaient les pratiques de jardinage des personnes qui étaient là avant ». Mais le sol, lui, parle : tassé par endroits, sableux, très drainant où « on ne peut pas faire ce qu'on veut », constatera-t-elle plus tard. Un espace sans architecture, sans cheminements, sans points de vue. Rien qui invite à jardiner sans d'abord apprendre à lire ce qui est là.

une passion qui n'attendait qu'un jardin

Caroline n'hésite pas. « Je suis vraiment passionnée par la nature depuis que je suis enfant. J'ai commencé à jardiner avec mes grands-parents maternels ». Mais la vie en a décidé autrement. « Je n'ai jamais eu, dans mon enfance, d'amis qui partageaient ça ». Les études littéraires s'imposent ensuite, « j'ai fait ce choix qui aurait pu être différent », puis la ville, un balcon. De longues années sans terre sous les mains. « J'ai toujours quand même été intéressée par la nature », dit-elle, comme pour s'excuser de cette parenthèse.

La passion n'a pourtant jamais vraiment disparu, elle attendait. « J'avais hâte d'avoir mon jardin ». L'acquisition de la maison, il y a dix ans, referme le cercle. « Pour moi, ça a été vraiment une étape importante dans ma vie, d'acquérir ce jardin et de pouvoir laisser s'exprimer ma passion ».

Au départ, elle se décrit comme une horticultrice : beaucoup de connaissances sur les variétés, les fleurs, les techniques. Puis le cheminement s'approfondit. La permaculture, le jardin-forêt, les lectures. « Ce qui me sert le plus aujourd'hui, c'est tout ce qui est autour du jardin-forêt, des techniques où on va vraiment essayer de composer avec la nature ». Une formule finit par tout résumer :

« On ne jardine pas seule, c'est la nature qui jardine. Nous, on est juste là pour donner un petit coup de pouce ».

Apprendre à lire l'espace

Le jardin reçu est sableux, très arboré, partiellement à l'abandon. Caroline s'y lance avec enthousiasme et sans trop de questions. « Quand je suis arrivée, je pensais que j'allais faire pousser des légumes. J'ai planté des framboisiers, on a installé les premiers carrés potagers, j'ai essayé de semer une prairie fleurie ». Résultat : « Il n'y a à peu près rien de tout ça qui a fonctionné ». Elle rit en le racontant. « Un peu naïvement », elle n'avait pas commencé par la base : « analyser le terrain lui-même, vraiment la situation ». Le sol sableux et drainant, les grands arbres qui captent lumière et eau : autant de contraintes qu'il faudra apprendre à lire.

Les "ravageurs" aussi font leur éducation. Un soir, son mari passe tard devant un petit bac potager. « Il y avait 50 limaces ». Face à cette réalité, pas question de traitement, pas de piège à bière non plus car « ça les attire de plus loin ». Il faudra trouver un équilibre. Le climat aussi s'impose comme contrainte : des gelées fortes d'abord, puis des sécheresses à répétition. « Les conditions naturelles, on ne peut pas faire sans ». Bientôt un hérisson est repéré dans le jardin. « On s'est dit, ça va se réguler, on va apprendre ».

Composer avec le vivant et l’existant

Gîte à insecte - Pierre Nahmiaz / Noé

Le principe qui guide Caroline est simple : ne pas détruire ce qui est là, mais composer avec. Le premier grand chantier le démontre. Sur le fond du jardin, des cyprès et un sapin de Noël plantés là, cachaient le fond du terrain. « On a coupé ça, on a remonté les houx. Et là, on a redécouvert toute une partie du jardin, plus la vue sur le sous-bois derrière. [ndlr : derrière la clôture un sous-bois sauvage offre une continuité visuelle au jardin.] Ça a changé complètement la perspective ». Cette partie arrière est aujourd'hui ce qu'elle appelle  “le sous-bois”, un espace laissé délibérément sauvage, avec ses feuilles mortes accumulées, ses semis spontanés de chênes, ses noisetiers plantés par les écureuils. Certains arbres morts y sont volontairement conservés, refuges pour de nombreuses espèces. « Il n'y a qu'à laisser pousser ». 

« Ce n'est pas que chez nous, c'est aussi chez la taupe, chez les oiseaux, chez le renard qui vient un petit peu aussi, chez les bourdons ». Une taupe s'est récemment installée dans le sous-bois. Plutôt que de s'en débarrasser comme les voisins qui ont opté pour des appareils à ultrasons, Caroline envisage de semer quelques graines de plantes sauvages dans les taupinières. « On a pas mal de taupinières derrière, et c'est l'idée qu'on partage notre jardin avec elles ».

La haie de thuyas, elle, a fait l'objet d'une approche aussi patiente qu’ingénieuse, partir de l'existant plutôt que tout arracher, laisser le sol se régénérer par lui-même. Une transformation en cours depuis trois ans, dont les résultats lui ont réservé de belles surprises et qui fera l'objet d'un article à part entière.

Les arbres, eux, sont la colonne vertébrale de tout. Dans un lotissement où beaucoup de voisins font abattre les grands sujets, Caroline et son mari ont fait le choix inverse. « On essaie vraiment de garder ces arbres. On continue même à en planter des petits ». « On jardine autour des arbres, sous les arbres, avec les inconvénients et les avantages que ça peut avoir ». Partout, de petits aménagements pour la faune : des tas de pierres, des points d'eau, du bois mort laissé en place parce que « les lézards s'installent ».

L'ambition esthétique est là aussi. Pas question de créer des plates-bandes bien délimitées. « On voit des paysages, quelque chose qui ressemble à un paysage ». Les espèces sauvages sont intégrées aux massifs plantés pour éviter tout contraste artificiel. « Que ça fasse une transition » entre “le peigné et le sauvage”. Le potager suit la même logique : fleurs et légumes cohabitent, les aromatiques sont laissées monter en fleur. « Il y a toujours des fleurs, il y a toujours des insectes ». Et les feuilles mortes, laissées sur place comme paillis, font le reste : « l'été, on est content d'avoir nos vingt centimètres de feuilles parce qu'en dessous, on trouve un petit peu d'humidité ».

ce qu'on apprend de son jardin avec le temps

Dix ans de pratique ont changé le regard autant que le jardin lui-même. « Je n'arrive pas à savoir si c'est que plus je regarde, plus je vois de choses [ndlr : ou si la biodiversité s’est vraiment développée]», admet-elle honnêtement. Les deux sans doute : le jardin s'est enrichi, et l'œil s'est affiné. Au début, ce sont les oiseaux qui retenaient son attention. Aujourd'hui, ce sont les araignées. « J'essaie maintenant d'identifier un petit peu plus les espèces, de regarder d'un peu plus près. J'en vois que je ne voyais pas avant, mais parce que peut-être je ne regardais pas ».

Les papillons sont l'indicateur le plus lisible de ce double mouvement. « Avant, je n'en voyais pas autant. Là, maintenant, j'en vois davantage ». « Pas en nombre, mais en nombre d'espèces ». Elle sait pourquoi : ne pas tondre au mauvais moment, laisser des espaces non entretenus où les chenilles pourront achever leur cycle. « Si on intervient sur cette période-là, pour eux, c'est fichu ». « Une année, on a vu des Vers luisants. Ça, c'est un prédateur d'escargots aussi. »

« En me mettant à bien observer, il y a une semaine j'ai saisi six ou sept espèces différentes de bourdons, et ça, avant de faire l'Observatoire, je n'avais pas conscience qu'il pouvait y avoir cette diversité ». « Plus on regarde, plus on voit qu'on a de biodiversité ». Ce regard qui s'affine, Caroline le relie directement aux sciences participatives. Opération Papillons, comptages d'oiseaux : « ça nous apprend à regarder. C'est un peu addictif, presque ». Sa fille réclame elle-même les fiches de comptage : « Ah maman, tu sors la fiche, on va compter les oiseaux ». « Quand on rentre là-dedans, on peut très vite se passionner et avoir envie d'aller encore plus loin ». La transmission se fait naturellement. Sans discours.

Après le travail, l'émerveillement

Quand on lui demande si elle est fière de ce que son jardin est devenu, Caroline nuance. « On n'est jamais sûr du résultat. C'est pas parce qu'on a fait quelque chose d'une certaine manière qu'on va forcément obtenir un résultat. C'est le hasard et la chance, que ça ait pris, ça ait fonctionné et c'est très gratifiant ». Pas de la fierté donc, mais de la gratitude. « Il y a tout ce qu'on ne maîtrise pas et qui parfois fait que ça fonctionne. Il y a un émerveillement. Quand je regarde ces espaces-là, il y a cet émerveillement de me dire ça fonctionne, ça pousse, c'est beau ».

Dans sa tête, le jardin est « presque fini », il reste à terminer la haie de thuyas, à végétaliser un talus. Mais ce qu'elle décrit ensuite ressemble moins à un chantier qui se termine qu'à une relation qui change de nature. « Chaque année, il y aura peut-être des plantes à remplacer, parce qu'avec une sécheresse, un gros coup de gel, il peut y avoir des plantes qui meurent ». La taille, elle, ne s'arrêtera jamais. « Vu le nombre d'arbres qu'on a, vu toutes les espèces qu'on essaie de faire coexister, on est obligé de tailler, de contenir. On taille toujours à des périodes où ce n'est pas gênant pour la nature, mais ça, ce sera toujours un travail ». Une contrainte assumée, presque aimée. « Ça vivra, voilà, c'est ça. Le jardin continuera à vivre ».

Abeille sauvage butinant dans le jardin - Pierre Nahmiaz / Noé

Au fil des années, quelque chose s'est déplacé. « Finalement le jardin est de moins en moins à nous ». Les oiseaux, les bourdons, le renard qui passe, la taupe installée dans le sous-bois, les enfants qui jouent, autant d'occupants qui n'ont pas demandé la permission. « J'aime bien l'idée d'harmonie, de coexistence et de partage ». C'est peut-être là, dans ce glissement progressif de la possession vers le partage, que réside l'essentiel de dix ans de jardinage. « Un jardin qu'on partage avec la nature sauvage », Caroline n'a pas cherché longtemps quand on lui a demandé de résumer son jardin en une phrase.

Un article de Pierre Nahmiaz

Mis à jour le 05/05/2026
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