Quand on parle d'abeilles, l'image s'impose d'elle-même : un insecte poilu, rayé de jaune et de noir, butinant de fleur en fleur avant de rentrer dans sa ruche produire du miel au sein d'une colonie bourdonnante. Bref, Apis mellifera, l'abeille domestique, la seule que la plupart d'entre nous aient vraiment en tête.
On pense à une espèce d'abeilles mais il en existe près de 1 000 en France, et plus de 20 000 dans le monde.
L'abeille domestique et ses 999 cousines
L'abeille que nous connaissons tous, Apis mellifera, n'est pas apparue de nulle part. Elle est le produit d'une longue histoire évolutive, qui remonte à bien avant l'apparition de l’espèce humaine, bien avant même celle des dinosaures. Les hyménoptères, le grand ordre d'insectes auquel appartiennent les abeilles mais aussi les guêpes, les bourdons et les fourmis, ont fait leur apparition sur Terre il y a environ 250 millions d'années. À cette époque, les plantes à fleurs n'existaient pas encore.
Il y a 140 millions d'années, les plantes à fleurs émergent et s'imposent progressivement comme la végétation dominante de la planète. Entre les fleurs qui ont besoin d'être fécondées et les insectes qui cherchent de quoi se nourrir, une alliance se noue. Les fleurs offrent nectar et pollen ; les insectes assurent en retour le transport du pollen d'une fleur à l'autre, rendant possible leur fécondation et leur reproduction. Une relation mutuellement bénéfique qui explique le succès des plantes à fleurs et celui de leurs pollinisateurs.



Les abeilles sont les grandes bénéficiaires de cette révolution botanique. Au fil des millions d'années, elles se sont diversifiées en une multitude d'espèces aux morphologies, aux comportements et aux modes de vie très différents. Aujourd'hui, on en recense plus de 20 000 à travers le monde, près de 2 000 en Europe, et pas moins de 1 000 en France métropolitaine. Parmi elles, des espèces familières que l'on ne soupçonne pas d'être des abeilles : les bourdons, les osmies, les andrènes et bien d'autres appartiennent tous au même groupe, les Anthophila. Face à cette diversité, Apis mellifera, l'abeille domestique, celle des ruches et du miel, n'est qu'une espèce parmi des milliers.Certes la plus connue, mais de loin pas la plus représentative.
Mille et une façons d'être abeille
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la grande majorité des abeilles ne vit pas en société. Environ 90 % des espèces sont solitaires. Chaque femelle construit et approvisionne seule son nid, pond ses œufs et meurt sans jamais voir éclore sa progéniture. Plus de 80 % d'entre elles nichent dans le sol, creusant des galeries dans les terres meubles et ensoleillées. Les autres investissent les tiges creuses de végétaux, les cavités du bois mort ou les anfractuosités des murs. Chaque espèce a ses exigences propres, ses matériaux de prédilection, sa saison.
Parmi les espèces solitaires, l'abeille charpentière (Xylocopa violacea) est l'une des plus spectaculaires. La plus grande abeille d'Europe, reconnaissable à son abdomen noir et ses reflets bleutés, creuse ses galeries directement dans le bois mort.

Les espèces sociales, elles, sont minoritaires mais souvent mieux connues. Les bourdons (Bombus sp.) en sont l'exemple le plus familier : leurs colonies, fondées chaque printemps par une reine solitaire sortie d'hibernation, ne survivent pas à l'hiver. Un cycle de vie radicalement différent de celui de l'abeille domestique, dont la colonie perdure d'une année à l'autre.
La diversité des modes de vie ne s'arrête pas là. Certaines espèces ont renoncé à toute construction : les abeilles coucous, comme celles du genre Nomada, pondent discrètement dans les nids d'autres abeilles et laissent leurs larves consommer les provisions stockées par leur hôte. D'autres encore sont spécialistes, c’est-à-dire qu’elles se nourrissent sur une seule famille de plantes, voire une seule espèce et nouent avec elles une dépendance mutuelle aussi fragile qu'essentielle.
une super-famille sur le fil
Les abeilles sauvages ne sont pas de simples butineuses parmi d'autres. Les 140 millions d’années d’évolution depuis l’apparition des plantes à fleurs que les abeilles traînent derrière elles ont engendré une diversité impressionnante de leurs morphologies. Cette diversité leur permet d'accéder à des fleurs que l'abeille domestique ne peut pas atteindre : langues plus ou moins longues, corps plus ou moins velus, chaque espèce s'est adaptée à ses fleurs de prédilection. Certaines volant dès février, d'autres encore actives en automne. Leurs différentes saisonnalités assurent une continuité de pollinisation qu'aucune espèce seule ne pourrait garantir. La présence de pollinisateurs sauvages peut ainsi parfois doubler les rendements de certains fruits et légumes, indépendamment du nombre de ruches installées à proximité. Les sauvages ne remplacent pas l'abeille domestique : elles font ce qu'elle ne peut pas faire.
Ce rôle irremplaçable est d'autant plus précieux qu'il est menacé. Selon l'IPBES, plus de 40 % des espèces de pollinisateurs invertébrés sont aujourd'hui en danger. Un déclin dont le rythme dépasse de 100 à 1 000 fois le taux naturel d'extinction selon les estimations de l'ONU. Un chiffre d’autant plus impressionnant quand on mesure ce que ces espèces font pour nos écosystèmes et nos assiettes.
Les causes se cumulent et se renforcent mutuellement : destruction des habitats de nidification par l’imperméabilisation des sols, l’évacuation du bois mort, la fauche précoce des talus, raréfaction des ressources florales, usage des pesticides, dérèglement climatique. À cela s'ajoute, localement, la pression exercée par une densité excessive de ruches, qui met en concurrence abeilles domestiques et sauvages pour les mêmes ressources florales. Ce n'est pas une fatalité inhérente à l'apiculture, mais le signe qu'une densité de ruches mal calibrée peut fragiliser les équilibres écologiques locaux.
Ce déclin reste largement silencieux. Contrairement à l'abeille domestique, dont la santé des colonies est suivie de près par les apiculteurs, la disparition des abeilles sauvages est d'autant plus difficile à enrayer que ces espèces restent largement méconnues du grand public.
Accueillir une famille nombreuse au jardin
Bonne nouvelle : permettre aux abeilles sauvages de s'installer au jardin ne demande pas d'expertise particulière. La plupart des gestes utiles s'inscrivent naturellement dans une démarche de jardinage favorable à la biodiversité.

Laisser des espaces au naturel, c'est offrir aux espèces terricoles des sols meubles et ensoleillés pour nidifier. Conserver du bois mort, des tiges creuses non coupées, des anfractuosités dans les murs, c'est maintenir les habitats de l'abeille charpentière et de bien d'autres espèces. Favoriser une prairie, même modeste, et privilégier les plantes locales permet de garantir une diversité et une continuité de ressources florales tout au long de l’année. C’est indispensable pour les espèces dont le cycle de vol s'étale de février à novembre. Améliorer le sol et protéger les plantes naturellement, c'est préserver à la fois les nids souterrains et la santé des butineuses. Limiter l'éclairage nocturne, recycler les déchets verts et économiser l'eau allègent la pression globale sur les écosystèmes dont dépendent toutes les espèces.